black crows Dolomites 2 par Bruno Compagnet. Passe moi les jumelles Marcel.

L’herbe a détrôné la neige le long de la route et, parmi les voitures que je croise, les porte-vélos ont remplacé les porte-skis. Ma paire de Corvus posée le long de l’habitacle, mon esprit n’est toujours pas sevré de cimes et de pentes enneigées. Après trois semaines sans voir le soleil et encore moins les sommets, le paysage printanier est incroyablement clair et lumineux. Je roule pied au plancher, la sono poussée à fond. J’écoute Rom à m’en faire péter les tympans en allant rejoindre Simone et Mateo avec lesquels nous partons skier la face nord de la Presanella. Rarement en condition, cette superbe descente fait partie des grosses classiques d’Italie du nord.

L’eau coule des névés, formant un petit ruisseau qui suit le chemin au coeur d’un bois de mélèzes. Chargés comme des mules, nous transpirons à grosses goûtes en remontant les mille mètres de dénivelé, dont une heure de peau sur de la neige sale, qui nous séparent du bivouac. Nous croisons un paquet de skieurs qui redescendent et c’est un véritable bonheur de trouver le bivouac vide.

Simone prépare un risotto au safran. Après une bonne sieste sur les lits superposés qui hument bons la montagne, nous refaisons le monde autour d’une tasse de café, puis décidons d’aller faire un tour en peau pour repérer le menu de demain. À notre retour, nous ne sommes plus les seuls occupants du bivouac. Francesco et Giuseppe, sont eux aussi venus skier la Pressanella. Ils arrivent de la face nord du Grand Paradiso et, s’ils réussissent demain, il auront réalisé un bel enchainement. Le monde de la montagne est un microcosme et l’on se découvre rapidement pas mal d’amis en commun. C’est naturellement que l’on décide de partir ensemble le lendemain.

Des aubes pareilles, je ne m’en tape que quelques-unes par an. Les premiers rayons de soleil enflamment toute la face. À l’instar de l’ivresse des virages dans la pente raide, c’est le genre de spectacle qui me donne la force de supporter le poids du sac, le froid, les horaires impossibles, la promiscuité dans les bivouac (d’autres personnes sont arrivées tard dans la soirée…), les jours d’attentes et les espoirs déçus…

Vers 6 heures, on fixe les skis sur les sacs et, piolets en main, on attaque la longue remontée du couloir. La trace, pimentée par des rafales de vent violent, est un boulot d’équipe. Une fois franchie la crête sommitale, il n’y a plus un souffle d’air. C’est comme si l’on était passé dans un autre monde. Au soleil, il fait presque chaud. On se repose un peu. On a le temps. Il est encore tôt et la neige n’a pas encore décaillée. Francesco fait un tour d’horizon des sommets qui nous entourent. Je mange un morceau et manque de m’étouffer quand, suivant le fil de la discussion en italien, je comprends que Guiseppe a cinquante ans et qu’il a appris à skier vers quarante… Certaines personnes peuvent être pleinement heureuses avec des choses simples, comme de ressentir la nature en se promenant dans un jardin ou dans les bois, d’autres ont besoin d’expériences beaucoup plus fortes pour trouver cet équilibre.

La pente est soutenue du sommet à la rimaye et la descente est un pur moment de bonheur et de tension. La neige accroche et nous met en confiance pour skier dans le raide.

PS : Francesco Tremolada est guide de haute montagne et auteur du livre Free Ride in Dolomiti.

black crows brakko. Une journée avec Bruno Compagnet

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D’après la taille des bois, il s’agit d’une bête dans la force de l’âge. La ramure est lisse, ses ramifications pointues et acérées telles de multiples poignards prêts à combattre mâles rivaux et prédateurs. Seule la coiffe rappelle la vie que contenait il y a peu ce trophée morbide et primitif. On croirait une chevelure ajustée, comme si le cervidé, ex fan des Stray Cats, avait l’habitude de se gominer la banane avant d’aller taper du sabot pour bramer tout son soûl. Il a encore fière allure le loubard des sous-bois. Son orbite nous toise d’un air mauvais et il va sans doute se griller une sèche avant de prendre la route. Il ne lui manque qu’un blouson noir, une paire de Santiags et un couteau à cran d’arrêt pour que sa sordide carcasse nous saisisse d’effroi.

Mais non, la bête est bien morte et quasi sèche. Le crâne n’est plus qu’une relique et finira sans doute accrochée sur le perron d’un cycliste pyrénéen dont la voiturette tout terrain arbore un auto-collant au nom prédestiné. N’en dites pas plus malheureux ! Vous voyez bien où cela pourrait nous mener. Dans ces contrées recluses, les rumeurs sifflent comme le vent mauvais et les accusations de sorcellerie sont encore monnaie courante. Les Corvidés sont bel et bien nécrophages, de là à penser que le cadavre ait été consommé sur place, il n’y a qu’un pas. Cela expliquerait l’étrange amas de poils au sommet du squelette. Comme si la dépouille n’avait pas été entièrement becqueté. Comme si le charognard, dépeçant les chairs, avait, dans une lueur d’animosité, reconnu en cet œil torve le regard d’un vieux compagnon de soirée.

Par JAG