entre les lignes. Bruno Compagnet, ses black crows, les Dolomytes et Mikey Hovey, l’Américain. 

Nous avions roulé une bonne partie de la nuit, épuisés, mais excités à l’idée de skier de la bonne neige. En ce mois de février, malgré un hiver qui avait tenu toutes ses promesses, nous en voulions encore plus … De la poudre que nous irions chercher en peaux ou à pied, seuls et loin loin du monde. Nous souhaitions un retour à la montagne. Aujourd’hui, je préfère de loin skier une belle ligne que j’ai remontée par mes propres moyens que d’accumuler du dénivelé en station.
Pour commencer, nous cherchions une immersion dans la nature, l’envie de s’évader loin des gens, du bruit, du rythme d’une existence standardisée. Et puis, il y a cette quête de la ligne, celle que nous n’avons pas encore skiée, qu’il nous faudrait aller chercher au fin fond d’une vallée sauvage et isolée de ces montagnes, à la beauté poignante. Nous étions à la poursuite d’un rêve, une pente ou un couloir en neige parfaite, un lieu magique que nous n’allions pas tarder à découvrir.
Mikey Hovey vient de Jackson Hole dans le Wyoming, c’est un véritable ski bum vivant, voyageant pour skier. Il chevauche du black crows depuis 2 hivers. Nous nous étions rencontrés sur la haute route (Chamonix /Zermatt), quand je lui ai proposé de venir avec moi dans les Dolomites, il a téléphoné à son amie restée aux States pour la prévenir qu’il aurait une semaine de retard …

A San Martino , dans les Dolomites, le meilleur moyen de skier de beaux couloirs c’est de prendre le téléphérique de la Rosetta, qui vous dépose au bord de « l’altiplano » à 2800 mètres. Depuis plus d’une dizaine d’années que je parcours ces montagnes, je n’ai jamais eu de conditions de neige aussi bonnes pour la pente. La météo était avec nous, il avait fait beau et froid tous les jours, les faces nord étaient parfaites pour le ski de pente.
Le Couloir de la «Pale » vous plonge directement dans l’ambiance grandiose des Pales (massif de San Martino). Une fois au sommet, nous avons collé les peaux, notre progression était lente, peut être un peu de fatigue mais surtout le bonheur de faire découvrir ce lieu à mon ami, le plaisir de savourer le paysage et les lumières chaudes de la fin d’après midi.  Je ne sais toujours pas d’où me vient ce sentiment de plénitude et de bonheur quand je glisse, c’est bien la même chose que je lis dans les yeux de Mikey.
Les Trois jours qui suivirent allaient nous réserver de très bonnes surprises et nous avons skié seuls ou en compagnie de quelques locaux. J’étais content de revisiter les classiques de San Martino en excellentes conditions et de partager ça avec Mikey. Pendant une longue montée, il m’avouera avec une certaine fierté qu’il n’avait pas passé deux jours sans skier cet hiver. Sa passion et sa motivation me contaminaient. Il m’expliqua comment il gagnait durement son argent l’été pour pouvoir être libre et skier toute la saison.
On partait à l’aube et l’on rentrait tard en fin de journée, le visage cramé par le soleil, nos gants et nos chaussons de ski puaient l’effort, après avoir allumé le vieux poêle à bois nous les mettions vite sécher avec nos peaux pour être prêts le lendemain. Polvo, mon chat, qui avait vu débarquer ce drôle de mec dans son espace vital était maintenant lui aussi sous le charme et je le regardais, surpris, se frotter aux jambes de mon pote quand nous rentrions.

 Le quatrième jour mon ami Léo qui ne travaillait pas le lendemain s’est joint à nous pour une nouvelle journée de ski en montagne qui allait marquer un tournant dans le voyage. Au sommet de la « Fradustta » que nous avions rejoint pour skier la neige froide du versant nord et jouir de la vue à trois cent soixante degrés sur les Dolomites, je balayais machinalement le paysage avec mes jumelles quand mon attention fut captée par la découverte d’une ligne et d’un couloir très esthétique dans le Val Canali. Léo me certifia qu’à sa connaissance cette ligne n’avait jamais été skiée … Du moins pas ces trente dernières années. L’itinéraire du jour nous fit descendre pratiquement en face de ce beau couloir.
Le soir, nous nous sommes informés auprès de copains guides qui nous confirmèrent tous que personne n’avait skier cette ligne.  Mon téléphone sonna à 4h 45, à 6 heures nous étions sur le parking spéculant sur le fait que Léo allait venir ou pas. Il nous rejoignit avec un peu de retard (l’exactitude n’étant pas la première qualité des Italiens)… Nous avons ensuite fait un rapide inventaire de notre matériel, j’avais un tamponnoir et quelques coinceurs au cas où, de la sangle, Léo avait pris des pitons ainsi qu’un bon jeu de coinceurs. Par contre ses crampons et son piolet étaient restés chez lui.

 La remontée dans les bois fut plaisante et nous avons effectué un petit crochet pour un rapide coup d’oeil sur la sortie du couloir, évalué la qualité de neige et la longueur du rappel final pour une certaine forme de confort moral. En contournant la montagne pour gagner le départ du couloir, je m’interrogeais sur cette zone cachée de la descente, sur le degré de pente et surtout sur la qualité de neige, j’appréhendais,  je spéculais sur nos chances de réussite, je n’ai pas vu la montée passer… J’avais dit aux autres que si la neige était mauvaise ou si j’avais le moindre doute, je ferais demi tour sans regret. Attendre les conditions justes, les sentir ou les anticiper fait partie du ski de montagne. Je suis arrivé le premier dans la fourche de départ, et après m’être avancé prudemment, un cri de joie est sorti de mes poumons et a fait peur à Mikey qui a cru que j’étais tombé. La neige était parfaite en haut même si elle devint dure sur la partie finale, la descente fut un enchantement.
Nous avons posé 2 rappels et j’ai insisté pour encorder  les boy’s sur un passage très raide qu’ils pensaient franchir en libre mais qui se révéla plutôt tendu. Quand j’ai eu fini de lover la corde, j’ai pris Léo et Mikey dans mes bras, on s’est embrassés, on était heureux, fatigués et l’on était tous d’accord pour aller boire quelques bières pour faire tomber l’adrénaline.

Ce voyage nous a appris à ne jamais arrêter de chercher. La prise de conscience de la  richesse de notre passion, faite de connaissances, d’expériences, et de partage. Même si vous trouvez un jour exactement ce que vous cherchez et que la chance vous sourit, la quête ne s’arrête jamais vraiment.

 PS : Ce couloir s’appellera désormais  « Minna way » du prénom de la petite fille qu’Éléna porte et qui verra le jour cet été.

Bruno Compagnet