black crows interview. Bird : le piment de la vie

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Il habite Leavenworth, à quelques 38 miles de la station de Steven Path, dans l’Etat de Washington. Des montagnes sauvages, peu d’habitants, un domaine à portée de stop, c’est ce qui l’a attiré dans ce coin du nord-ouest américain. Il y passe généralement l’automne et le début d’hiver, avant de s’envoler vers Chamonix, Okaïdo et la Scandinavie. Bird, alias Michael Anthony Shaffer, membre de l’escadrille depuis les premiers jours, est un sacré zig avec qui nous avons fait mille et un coups entre zéro et 4000 mètres. Saltimbanque au gros cœur, skieur de montagne et speed rider, ce charmant individu éprouve un certain penchant pour l’accélérateur cardiaque. Plein gaz mon ami, plein gaz.

Par JAG

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Quel est ton plus vieux souvenir sur deux planches de bois ?

Bird : La passion est née au moment où j’ai réalisé à quel point le ski se rapprochait du vol. Je me nouais une cape autour du cou et j’essayais d’aller suffisamment vite pour qu’elle flotte derrière moi. Je devenais un super héros. Au Loup Loup Ski Bowl, il y avait un vieux téléski Poma manoeuvré par un mec bizarre que j’aimais bien. Il s’amusait à retenir l’attache de la poulie et, quand il la relâchait, la tension était telle que je m’envolais dans les airs. En cas de chute, ce qui arrivait fréquemment, je m’accrochais désespérément à la barre pour me transformer en une grosse boule de neige. Et quand je lâchais finalement prise, je me retrouvais à errer dans les bois pour retrouver mon chemin.

Cela fait maintenant un bail que tu mènes la vie d’un skieur vagabond. Que vois-tu quand tu regardes dans le rétro ?

Bird : Je ne me rappelle rien… Non, en fait, c’est ce qui m’a permis de me sentir accepté pour qui je suis. Au début, les montagnes constituaient un refuge pour échapper à la société. Puis, progressivement, elles m’ont permis de me découvrir. C’est là que j’ai trouvé la paix et l’énergie pour élever mes sens, que je me suis senti connecté à la création dans son ensemble. Seul en montagne, je pouvais me parler, mon esprit était empli de l’esprit des dieux et déesses de l’univers. Si je pouvais demander, alors j’aurais la réponse. Si je voulais changer et apprendre, c’est là que je pouvais l’envisager.

blackcrows skis  Bird BC-2014 Leavenworth

Et ta venue en 97 à Chamonix ?

Bird : Avec Stian, Molde, Milash et Nick, nous vivions à Montroc et skiions aux Grands Montets. Chaque jour était une célébration du jour suivant. Il n’y avait pas de compétition. Nous vivions pour le ski et partagions la journée avec ceux que l’on croisait. La connexion se faisait grâce au ski. C’était une nouvelle famille. Une famille que j’avais choisie et qui m’avait choisi. Et les règles ressemblaient à celles de ma famille d’origine : avoir de la gratitude pour le toit au-dessus de notre tête et rendre la pareille aux amis de passage. Troy Jungen et Ptor Sprecnicks m’ont aidé à prendre les marques de ce mode de vie nomade tandis que je découvrais l’essence de cette pratique séculaire.

Et que vois-tu quand tu regardes vers l’avenir ?

Bird : C’est plutôt agréable de pouvoir enfin regarder de ce côté-là. C’est relativement neuf pour moi de regarder avec bienveillance le futur. J’avais perdu cette capacité à l’université, quand j’étudiais l’environnement et l’impact des hommes sur la planète. J’ai pris du LSD et réalisé que nous n’allions pas sauver la planète mais que nous devions trouver un moyen de nous sauver nous-mêmes. Nous surconsommons et nous voulons plus de tout, les États-Unis en tête. Notre liberté individuelle a pour résultat d’étouffer ce que nous chérissons, la terre. J’adore la nature. C’est en son sein que je comprends qui je suis. Alors je veux la protéger. J’ai une voiture consommatrice de pétrole, une maison consommatrice d’électricité et je porte une polaire fabriquée à partir de matière plastique. La jeunesse, c’est là qu’il faut regarder. Si nous les encourageons à skier, à aimer les montagnes et à réaliser que c’est inextensible, alors notre planète bénéficiera d’un sursis.

blackcrows Bird BC-2014

Comment alerter la jeune génération ?

Bird : Je me rappelle avoir étudié la théorie de Maslow sur la hiérarchie des besoins et elle prend tout son sens. Pour se réaliser pleinement, une personne doit passer le témoin à la génération à venir. Des gars m’ont offert ce cadeau et il est naturel de faire de même. Si on ne partage pas avec les enfants, comment passer le témoin ? Mon nom est Bird. Bird signifie une vie simple, sans grands besoins, libre de suivre ma passion. Les enfants comprennent cela. Ils ont cette capacité de compréhension. Ils ne sont pas encore saturés. Si je peux être un guide de vie positif pour prendre conscience de la réalité du rêve, alors j’ai réussi. Il n’y a rien de plus. Si je peux être une clef qui ouvre l’esprit d’un enfant sur ses possibilités créatives ou qui lui permette de prendre conscience de sa responsabilité quand il commet une erreur, alors ce n’est pas vain. Les oiseaux meurent s’ils volent trop longtemps contre le vent.

Tu dis souvent que tu veux partager l’énergie de la montagne.

Bird : J’ai eu la chance de tomber amoureux de l’énergie des montagnes et je suis devenu tributaire de cette énergie. C’est un cadeau que je partage avec ceux que je rencontre. Cette énergie sauvage et crue ne peut être stockée. Elle est le carburant qui rend tout possible. C’est d’abord quelque chose de très égoïste. Il n’y a que toi et elle. Ensuite tu peux la partager avec les autres. C’est comme si tu étais branché à la source, que tu l’accumulais en toi pour ensuite la transmettre aux autres. Les gens d’en bas se demandent ce qui te rend si heureux et je peux alors partager le magnifique secret de la montagne. J’ADORE ! Et si cela leur permet d’être eux-mêmes, de lâcher prise, de rêver à l’inatteignable. Là, je me dis que j’ai fait du bon boulot.

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Tu es un adepte de la pente raide, qu’est-ce que cette activité t’apporte ?

Bird : Cela empêche mon trouble de l’attention et mon hyperactivité de rebondir dans tous les sens. Je peux me concentrer sur le moment présent. Si je ne mets pas toute ma vigilance dans le prochain virage, je peux y rester. Dès lors, je rentre en état d’apothéose, en communion avec le créateur. Une sorte d’état semi-conscient auquel je fais pleinement confiance. Je suis au seuil d’un abysse et je peux lâcher la bride et flotter, mais je sais qu’il faut que je sois là, ici et maintenant, si je veux que le jeu continue.

Est-ce que la vie a plus de goût quand elle est vécue sur le fil ?

Bird : Pendant longtemps, je n’ai pas su où se situait le fil, mais les montagnes ont été clémentes avec moi et j’ai eu la chance d’avoir pu trouver un équilibre avant d’avoir fait le pas de trop. J’ai perdu tant d’éminents. Nous l’avons tous. Parfois je me demande si tout n’est pas inversé : nous sommes perdus et ils ont trouvé le chemin. J’aime savoir repérer le fil, pouvoir m’y tenir en équilibre. C’est le jeu de la Grande Balance.

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Pourrais-tu nous raconter une aventure qui a marqué ton parcours ?

Bird : Quand tu atteins mon âge, il y en a quelques-unes de croustillantes. Merde, voyons voir… Peut-être que c’était quand j’étais avec Gus Hurst, Marco Siffredi et Philippe Forte au sommet de l’aiguille. C’était la deuxième fois que j’y montais. Tout juste diplômé de l’université, 1997. La lune était pleine, on était en avril. On s’est planqués dans le fond. On a fait infuser du thé et fumé des trophées. Je me demandais à quoi correspondaient tous ces trous noirs. C’était génial, redescendre à pied le long du chemin de James Bond, la lune éclairant nos pas. Bordel, c’était le bonheur et ça n’a plus jamais cessé de l’être.

Depuis quelques années, tu fais du speed riding. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

Bird : Quand je vole, tout est réel. Je dois avoir une pleine confiance en mes capacités de pilotage. À partir du moment où j’ai décollé, je suis seul capable de voler et d’atterrir. C’est de l’ordre de la confiance, de la foi en mes capacités. Ce n’est pas toujours le cas quand je marche sur le plancher des vaches.

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Est-ce que tu ressens une connexion entre ski et speed ?

Bird : Je pense que le speed est une extension du ski. Cela a aidé mon ski et ma vie dans de nombreux domaines. Je peux par exemple lâcher les chevaux dans certains passages parce que l’exposition n’a plus la même force. C’est intéressant parce qu’avec la voile, je dois sans cesse regarder jusqu’en bas. À mon avis cette dernière phrase recèle une grande ouverture philosophique sur la vie.

Tu fais de plus en plus de vidéo et tu as récemment co-réalisé un film. C’est un mode d’expression qui semble t’enthousiasmer.

Bird : Il y a tellement de chemins d’inspiration, cela m’aide à exercer ma créativité. Et puis c’est une manière de remercier mes sponsors pour leur soutien. La vidéo est un outil grâce auquel je peux mettre en scène mes amis et partager avec des inconnus. C’est une vraie mission quand je suis au montage. Cela m’aide à me concentrer et à enclencher un train de pensées tangible et compréhensible. Les mots peuvent seulement faire tant. Quand mes pensées ont l’occasion d’être traduites en images, cela me passionne.

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Washington est ton camp de base, comment décrirais-tu la mentalité des gens et des skieurs de ta région ?

Bird : Dans les montagnes où je vis, les montagnards sont comme tous les montagnards du monde. La vie y est simple. Les Cascade Mountains sont un sacré challenge, même pour les plus expérimentés des skieurs. Il y demeure des endroits sauvages qui n’ont jamais vu la moindre trace de ski. Nous skions tous à la station de Steven Path où je suis ambassadeur (birdbassadeur). Vous pouvez y entendre mon cri d’oiseau (Kaw!) à travers les montagnes. Le soutien pour Birdwhere me permet de continuer à vivre pour le ski. Parfois, j’ai l’impression d’être à la télé, de jouer mon propre rôle. Mais quand je suis chez moi, dans mon nid, j’ai vraiment l’opportunité de partager mon style de vie.

Est-ce que les gens sont différents de Chamonix, ton second camp de base ?

Bird : Oui, quelque peu différents. La culture montagnarde y est si ancienne. C’est comme de comparer Notre Dame avec une église de banlieue. Je suis émerveillé et impressionné d’avoir été accepté par ma famille chamoniarde. Je peux porter haut mon drapeau de cinglé. Les frères soutiennent mon choix jusqu’au boutiste sans que j’aie besoin de me justifier. Ce qui ne veut pas dire qu’on évitera de me dire que je vis sur le fil. On ne se gênera pas de me mettre en garde contre la faucheuse. Mais si j’ai fait ce choix, alors on me dira “bonne chance” ! Je crois que chacun peut faire le choix de vivre ou de mourir, ou de vivre chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. À Cham, il y a un très fort engagement envers la vie et une acceptation plus franche de la mort. Je ne ressens pas ça aux États-Unis.

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Et les pays du Nord, encore un de tes camps de base…

Bird : Les Norvégiens m’ont aidé à prendre du recul et à laisser s’exprimer l’enfant qui m’habite. La tribu nordique fait aussi partie de ma famille. Dans le Washington, j’ai la chance de retrouver de nombreux descendants de Scandinaves qui se sont installés ici pendant la grande dépression. Toute cette eau et ces montagnes, cela leur rappelait leur pays natal. Et ils ont apporté le ski avec eux. Ici, à Leavenworth, il ont importé le saut à ski en 1932. C’est le père de Kjell Bakke, un de mes meilleurs amis, qui en est à l’origine. Aujourd’hui, le tremplin en bois est toujours debout et les enfants peuvent l’utiliser. À condition qu’ils respectent les consignes de sécurité. Kjell est vraiment un super gars. Il passe le flambeau.
Cham, le Nord et Washington, c’est le triangle des Bermudes. C’est mon équilibre, les points de convergence de ma joie pour le ski et la vie !

Qu’est-ce que le ski pour toi ?

Bird : Le ski est le fondement de ma personnalité. C’est une fondation solide sur laquelle j’ai construit ma vie. C’est ce qui m’a façonné. J’ai appris à me fier à la force de mes amis et à devenir moi-même quelqu’un de fort. Ce sont eux qui m’ont sauvé la vie. Je suis devenu junkie du ski plutôt qu’un drogué. Je recherche quelque chose de plus grand, quelque chose qui élève mes sens. Là-haut dans la montagne, pas en bas sur les pavés. J’aurais pu finir dans un caniveau avec une aiguille dans le bras et une copine édentée. Je dois ma vie au ski, aux montagnes et à tous mes amis à travers le monde.

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Et tu emportes quelle paire avec toi pour cette aventure ?

Bird : Des corvus 175 avec des low tech. Je peux parcourir toute la montagne avec : de la pente raide au doux manteau de poudreuse, puis à travers la magie des arbres et ses pillows d’amour.

blackcrows Bird  BC 2014

Tu connais les fondateurs de Black Crows antérieurement à la création de la marque. Comment as-tu rejoints l’escadrille et quel est ton sentiment sur l’évolution des corbeaux ?

Je crois que c’était au cœur de la nuit après une belle journée de ski à Chamonix. On s’est retrouvé chez Camille avec Bruno et d’autres farfelus. On était volubiles, dansant et rêvant, la créativité jaillissant entres nous comme le vin que nous buvions. Les Frères m’ont alors parlé de leur projet de fonder une marque de ski et de l’appeler Black Crows, et comme j’étais “le Bird”, c’était comme si le destin nous avait réuni. Aujourd’hui, après tant de belles années à skier ensemble, je suis reconnaissant de faire partie d’une marque qui a su préserver l’esprit du ski, qui produit des planches parmi les meilleures du monde et certainement les plus belles, et qui n’a pas oublié que le ski et les communautés qui la composent enrichissent nos vies.

photos:
black&white: Antoine Jaccoux Grospiron
colors : Cedric Bernardini
Shane Wilder
Liz Daley
Fabien Cartier

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